dimanche 15 avril 2018

Le Procès de Rogue - CHAPITRE V : LILY EVANS : ÉTAIT-ELLE RÉELLEMENT L’AMIE DONT SEVERUS ROGUE AVAIT BESOIN ?

Consulter les chapitres précédents : Chapitre I - Chapitre II - Chapitre III - Chapitre IV

Le Procès de Rogue

Avant de commencer mes recherches, Lily Evans n’était pas une thématique que j’étais sûre de vouloir aborder. L’idée de cet article était surtout d’explorer des aspects et des détails de Severus sur lesquels on revient généralement peu - ou mal - et il me semblait que la question de Lily avait été suffisamment discutée et débattue, en long, en large et en travers. En avançant dans les recherches et surtout dans la réflexion, j’ai bien fini par me rendre à l’évidence : vouloir comprendre Severus Rogue sans parler de Lily Evans rend toute la démonstration caduque et lacunaire. Sans compter qu’il reste des pistes intéressantes à explorer et que je m’en serais de toute façon voulue de ne pas dire certaines choses sur le sujet. Finalement, c'est sans doute l'un des chapitres les plus longs de la série.

UN SENS DE L’AMITIÉ DISCUTABLE
Quand on parle de Lily Evans, on s’arrête souvent à la non-réciprocité de l’amour que Severus Rogue lui portait pour laquelle on ne peut rien lui reprocher. Les sentiments ne se contrôlant pas et Rogue ne s’étant jamais déclaré auprès d’elle, elle n’aurait pas pu faire grand chose de plus. Mais on peut en revanche s’interroger sur un rôle qu’elle revendiquait bel et bien de tenir et au nom duquel elle aurait peut-être pu faire davantage. Ce statut, c’est celui de meilleure amie de Severus Rogue.

« -…pensais que nous étions amis ? déclarait Rogue. Et même les meilleurs amis, non ?

- C’est vrai, Sev, mais je n’aime pas certaines personnes que tu fréquentes ! Je suis désolée, je déteste Avery et Mulciber ! Mulciber ! Qu’est-ce que tu lui trouves, Sev ? Il me donne la chair de poule ! » - Harry Potter et les Reliques de la Mort (Chapitre 33, « Le Récit du Prince »)

Je suis peut-être naïve, ou idéaliste, mais, de mon point de vue, on ne juge les fréquentations ou les décisions - aussi déplorables soient-elles - de ses amis. En fait, la notion même d’amitié exclut toute idée de jugement. On peut exprimer un désaccord (ou refuser d’aborder certains sujets), conseiller autre chose ou, dans l’idéal, chercher à comprendre. J’ai du mal à comprendre comment on peut avoir une telle réaction face à celui qu’on estime comme son meilleur ami depuis l’enfance (soit depuis environ 7 ou 8 années), qu’on aime et auquel on tient et décider de… le laisser tomber. Rogue est sur le point de faire l’erreur de sa vie en rejoignant les Mangemorts - une erreur qui va le mettre en danger - et Lily lui dit en gros de se débrouiller tout seul et de ne plus compter sur elle. Mais, dans ces échanges, Lily va même un peu plus loin. Si elle n’a aucun mal à juger les fréquentations de Rogue et leurs actions, elle ne réagit bizarrement pas aussi bien à la situation inverse, lorsque Rogue émet des critiques sur les agissements de James Potter. On peut arguer que leurs agissements et leurs motivations étaient peut-être moins malfaisants que les actions perpétuées par les futurs Mangemorts de Serpentard, mais ils n’étaient pas vraiment enfants de coeur. À l’époque de leur scolarité, les Maraudeurs faisaient même sans doute courir plus de risques à leurs petits camarades et à l’entourage direct du château que ne l’ont jamais fait les « plaisanteries » stupides infligées par les fréquentations de Rogue.



« -C’était quand même dangereux ! fit-elle remarquer. Se promener la nuit en compagnie d’un loup-garou ! Que se serait-il passé si vous aviez réussi à leur fausser compagnie et que vous ayez mordu quelqu’un ?
-Une pensée qui me hante toujours, dit Lupin d’un ton grave. Souvent, cela a failli se produire. » - Harry Potter et Le Prisonnier d’Azkaban (Chapitre 18, « Lunard, Queudver, Patmol et Cornedrue »)

En plus d’être des Animagi non-déclarés (ce qui est complètement illégal, pour rappel), les Maraudeurs sont complices du fait qu’un loup-garou se promène dans le parc d’une école un soir de pleine lune, loup-garou qui manque de leur fausser compagnie à plusieurs reprises. Ni James, ni Sirius, ni Peter, ni Remus lui-même ne semblaient comprendre la gravité de ce qu’ils faisaient ou, à l’évidence, ils s’en fichaient éperdument. Je trouve un peu facile de condamner celles et ceux qui utilisent une magie soi-disant maléfique alors que ceux qui la jugent ont des comportements tout aussi dangereux pour autrui. Mais, étrangement et aux yeux de Lily, Rogue est moins légitime à s’intéresser et à juger les actions de James Potter que Lily ne l’est à juger celles d’Avery et de Mulciber.



« -Je connais ta théorie, reprit Lily, d’un ton glacial. D’ailleurs, pourquoi es-tu tellement obsédé par eux ? Pourquoi t’occupes-tu de ce qu’ils fabriquent la nuit ?

-J’essaye simplement de te montrer qu’ils ne sont pas aussi merveilleux que tout le monde semble le croire.
L’intensité du regard de Rogue fit rougir Lily. » - Harry Potter et les Reliques de la Mort (Chapitre 33, « Le Récit du Prince »)

Lily a le droit d'être obsédée par Mulciber mais Rogue n'a pas le droit de s'intéresser aux agissements de Potter et de ses potes. Cette vision à deux vitesses de l’amitié est quelque chose qui me gêne profondément. Si pour Lily, l’amitié ne consistait qu’à partager quelques bièraubeurres au Trois Balais en laissant tomber tout le monde à la première difficulté, elle n’était - à ce moment-là - clairement pas l’amie qu’il fallait à Rogue. Elle était même potentiellement l’amie qu’il ne fallait à personne en fait. Tu t’imagines si Hermione et Ron avaient tourné le dos à Harry quand il s’est mis à parler Fourchelang ? Ou à squatter la tête de Voldemort ? Ou à être hyper chiant comme dans Harry Potter et l’Ordre du Phénix ? Le pire, en considérant les indices à notre disposition, c'était que Lily ne devait même pas suffisamment considérer l’amitié qu’elle avait pour Severus pour consentir à boire des bièraubeurres avec lui.

Ne s’est-on jamais interrogé sur le fait que, au cours des sept premières années que Harry a passées dans le monde magique et qui sont relatés dans les livres, personne n’ait jamais fait mention de l’amitié qui avait uni sa mère au professeur qu’il déteste tant ? Cela ne pouvait nécessairement pas venir de Rogue, et Dumbledore avait juré de protéger ce secret. Mais parmi tous ceux (Remus, Sirius, Hagrid, McGonagall, Slughorn, etc.) qui ont vu grandir les parents de Harry et qui ont souvent cherché à le convaincre qu’on pouvait faire confiance à Rogue ou, du moins, travailler avec lui ? N’est-il pas étrange que personne n’ait été suffisamment marqué par cette relation atypique, entre une Gryffondor et un Serpentard, entre la future épouse de James Potter et celui qui le haïssait tant, pour l’évoquer lorsque Harry s’interrogeait au sujet de la haine manifeste et incompréhensible - pour lui - que lui portait son professeur de potions ? Qu’il n’existe même aucune photo, aucune preuve du temps qu’ils aient passé ensemble et que Rogue soit obligé de risquer sa vie en retournant au quartier général de l’Ordre du Phénix après avoir tué (« aidé à mourir ») Dumbledore pour récupérer un souvenir de Lily ? Que même Madame Rosmerta - aka, la personne qui a vu défiler tous les potins de Poudlard dans son pub - n'en dise jamais le moindre mot ? En fait, la seule personne qui n’ait jamais fait mention du lien ayant existé entre Lily et Severus Rogue est… Pétunia Dursley. Même si Harry se trompe en passant qu’elle parle de son père, c’est bien à Rogue que Pétunia fait allusion dans cet extrait.



« J’ai entendu… cet horrible garçon… il en parlait à… à elle… il y a des années…, dit-elle d’une voix hachée. » - Harry Potter et L’Ordre du Phénix (Chapitre 2, « Crises de Bec »)


Mon avis, et même s’il ne repose sur aucune indice suffisamment solide pour constituer un véritable argument, est que Lily n’a jamais pleinement assumé son amitié avec Rogue lorsqu’elle était à Poudlard. Peut-être n’avait-elle aucun mal à être son amie lorsqu’ils étaient en vacances et que les seuls témoins étaient leurs familles respectives et les respectables habitants moldus de Carbone-Les-Mines mais cela était peut-être beaucoup plus difficile lorsqu’ils étaient à Poudlard. Là, où Lily était la brillante Gryffondor très aimée qui plaisait aux plus populaires des joueurs de Quidditch et où Rogue n’était que le garçon étrange, qui connaissait trop de sortilèges pour son âge et qui inspirait autant crainte que de méfiance. Je ne serais pas étonnée que le malaise se soit installé dès la cérémonie de répartition et qu’il se soit durablement renforcé bien avant que Rogue se tourne vers le groupe de Mangemort.

La conclusion que je tire de tout cela, ce n’est pas que Lily soit une mauvaise personne ou qu’elle soit fautive dans les (mauvais) choix qu’a opérés Rogue. Je crois simplement qu’elle n’avait pas les épaules pour gérer quelqu’un d’aussi exigeant que l’est Rogue et pour lui apporter ce dont il aurait eu besoin - quelqu’un qui l’aurait soutenu et accepté de manière inconditionnelle et qui aurait été capable de le ramener plus tôt sur le droit chemin. Il me semble par ailleurs que Lily lui tourne le dos quand il est exactement à la croisée des chemins. Elle choisit de sa focaliser uniquement sur l’insulte, et cela peut se comprendre, mais il nie bel et bien s’être déjà décidé au moment où elle le laisse tomber.

« -Je ne peux plus faire semblant. Tu as choisi ta voie, j’ai choisi la mienne.
-Non. » - Harry Potter et les Reliques de la Mort (Chapitre 33, « Le Récit du Prince »)

Rogue Lily fanart
© Art by ??? 


SANG-DE-BOURBE ET RÉDEMPTION
Le fait que Rogue ait utilisé le terme « Sang-de-Bourbe » pour insulter Lily et plusieurs autres Né(e)s-Moldus est généralement l’une des charges les plus retenues contre lui, à juste titre. Puisqu’ici, il s’agit de comprendre et d’expliquer plus que de justifier, penchons-nous un moment sur le contexte de cette insulte. Pour rappel, « Sang-de-Bourbe » est une appellation insultante pour un(e) sorcier(e) Né(e)-Moldus. C’est une manière de mépriser son ascendance et de sous-entendre que son sang est sale ou impur, par opposition au sang des familles de Sang-Pur.
Rappelons ensuite que Rogue est un adolescent, aspirant à être accepté, à appartenir à quelque chose de grand et qu’il entend toute la journée ses petits camarades utiliser cette insulte. Rappelons aussi qu’il a 16 ans et qu’il est donc influençable et un peu idiot. Rappelons enfin qu’il vient de se faire publiquement humilier par James Potter au moment où cette insulte dirigée contre Lily lui échappe et qu’il est donc humain qu’il n’est pas complètement le contrôle de ses nerfs. Je ne pense pas qu’il existe un seul être humain sur terre qui n’est pas déjà dit quelque chose d’idiot sous le coup de la colère. Il ne faut pas oublier que Rogue lui présente des excuses le soir-même. Excuses qu’il ne dit pas en passant du coin des lèvres mais qu’il tient absolument à présenter, puisqu’il menace de camper toute la nuit devant la salle commune des Gryffondor pour avoir une chance de le faire. Il a fait une erreur = il va directement présenter des excuses. Soulignons au passage que si Lily lui a pardonné de (ou du moins à laisser couler le fait de) « traiter de Sang-de-Bourbe tous les gens qui sont de même naissance qu’[elle] », elle s’offusque beaucoup plus quand l’insulte lui est destinée.
Mais pour revenir à Rogue, sur quoi peut-on se baser pour savoir si, oui ou non, il croyait en cette supériorité des Sang-Pur ? Commençons par le commencement, à savoir, les croyances dans lesquelles il a été élevé. Tobias Rogue, son père détestant tout y compris la magie, a difficilement pu lui transmettre des idées de noblesse pour les familles de Sang-Pur. Eileen Prince, sa mère, était elle bien issue d’une longue lignée de sorciers. Cependant, et sauf erreur de ma part, rien indique qu’elle n’ait épousé Tobias Rogue, un moldu, et se soit installée dans une ville moldue sous une quelconque contrainte. On peut donc supposer qu’elle n’accorde pas grande valeur au taux de magie dans le sang de son mari ou de son fils. Reste que le jeune Severus, n’ayant sans doute jamais beaucoup aimé son père moldu, aurait pu développer d’autres opinions. Mais quand Lily, avant son entrée à Poudlard, l’interroge sur ce sujet, il choisit de la rassurer.

« -Est-ce que ça fait vraiment une différence d’être née moldue ?
Rogue hésita. Dans l’ombre verte des arbres, ses yeux noirs se posèrent avec ardeur sur le visage au teint pâle, les cheveux d’un roux foncé.
-Non, répondit-il, ça ne fait aucune différence.
-Très bien, dit Lily en se détendant.
Manifestement, elle s’était inquiétée à ce sujet. » - Harry Potter et les Reliques de la Mort (Chapitre 33, « Le Récit du Prince »)

La thématique « Sang-de-Bourbe » constitue par ailleurs une récurrence tout au long du récit du Prince. Il s’ouvre presque sur cet extrait, bascule par la dispute entre Lily et Severus qui a été évoquée précédemment et se ferme sur une scène qui commence par ceci :

« -Cher directeur ! Ils campent dans la forêt de Dean ! La Sang-de Bourbe…
-N’utilisez pas ce terme ! » - Harry Potter et les Reliques de la Mort (Chapitre 33, « Le Récit du Prince »)

Soit Rogue ne s’est jamais pardonné d’avoir utiliser ce mot - spécialement pour Lily puisque cela lui a coûté sa sympathie - soit il a renoué avec celui qu’il était avant de faire tous ses mauvais choix, et il ne peut de fait plus supporter l’insulte. La précision suivante sera peut-être superflue, mais, étant donné que je viens moi-même de la découvrir, je me dis qu’il y a peut-être pour qui elle ne sera pas complètement inutile. T’es-tu déjà interrogé(e) sur la raison pour laquelle le pire souvenir de Rogue était… justement le pire souvenir de Rogue ? Cette scène racontée dans le chapitre vingt-huit de Harry Potter et L’Ordre du Phénix et qui décrit l’altercation entre Rogue et les Maraudeurs a certainement eu beaucoup de précédents. Rogue a sans doute "gagné" quelques uns de ces affrontements mais on peut admettre qu’il en a sans doute aussi perdus. Pourquoi cette humiliation-ci constituerait-elle précisément son pire souvenir, plutôt que la toute première ou n’importe quelle autre ? Si, à la première lecture, on admet que c’est cette humiliation qui est au coeur du souvenir, les révélations contenues dans Les Reliques de la Mort permettent de remettre en question cette théorie. Toute cette scène n’a rien d’inédit dans la vie de Rogue excepté… ce qu’il dit à Lily. C’est la première (et dernière fois) qu’il la traite de Sang-de-Bourbe et c'est précisément ce qui amène Lily à renoncer à leur amitié. De tous les souvenirs de Rogue, le pire n’est pas lié au climat toxique dans lequel ses parents l’ont fait grandir, ni aux humiliations qu’il a subies de la main de James Potter et des Maraudeurs... De tout ça, le pire souvenir de Rogue reste le moment où il a utilisé ce terme malheureux.
Avant de conclure sur ces histoires de lignée et de sang, j’aimerais revenir sur une conclusion que Harry tire à la fin du Prince de Sang-Mêlé et qui me semble un peu bancale.

« Il a mis en avant la branche sang-pur de sa famille pour que Lucius Malefoy et les autres l’acceptent parmi eux… Il est exactement comme Voldemort. Une mère sang-pur, un père moldu… honteux de ses origines, essayant de se faire craindre par la magie noire, se donnant un nouveau nom plus impressionnant - Lord Voldemort, le Prince de Sang-Mêlé. Comment Dumbledore a-t-il pu ne pas voir… » - Harry Potter et Le Prince de Sang-Mêlé (Chapitre 30, « La Tombe Blanche »)

Choisir le surnom de Prince de Sang-Mêlé ou de Half-blood Prince pour revendiquer sa lignée de sang-pur est à mon sens un peu curieux. Adopter le surnom de Half-Blood Prince c’est mettre autant en valeur le fait qu’on soit moitié Prince, que le fait qu'on soit à moitié… Pas Prince. Et donc, dans le cas de Rogue, à moitié pas sang-pur. Ma première hypothèse était que Rogue ait eu l’idée de marcher dans les pas de Voldemort : en se forgeant un alias et en mettant en évidence le point qu’ils avaient en commun, leur statut de Sang-Mêlé. Mais cette théorie ne tient pas vraiment debout. Voldemort n’ayant jamais revendiqué son statut de Sang-Mêlé, cela ne semble pas à une méthode très maline pour entrer dans ses bonnes grâces. On peut aussi discuter l’idée que Rogue n'était peut-être même pas au courant de l’affiliation de Voldemort avec la famille moldue portant le nom de Jedusor. Je pense que Harry n’a raison que dans le fait qu’il ait tenté de se donner plus d’importance, même si, inconsciemment, il a peut-être aussi voulu marquer sa différence. L’aspiration du jeune Rogue à se démarquer devait sans doute s’étendre jusqu’au groupe des Mangemorts. Être un Mangemort parmi les autres ne devait pas l’intéresser beaucoup plus que d’être un sorcier parmi les autres. Après tout, s’il avait véritablement voulu mettre en avant sa lignée de sang-pur, d’autres options de surnoms moins ambiguës s’offraient à lui, comme « L’héritier des Prince » ou d’autres idioties du genre.

AMOUR OU OBSESSION ?
Comme pour le caractère de Rogue, l’analyse et les études de ses sentiments et de leur nature vont plus reposer sur une perception personnelle que sur des arguments objectifs. Mais comme il y a débat sur la sincérité de l’amour de Rogue et que là où il y a débat, il est intéressant de considérer plusieurs points de vue, je vais tout de même me pencher un instant sur le sujet. 
Si j’essaye de résumer certaines opinions sur l’amour que Rogue porte à Lily, ses sentiments ne sont à priori pas questionnés lorsqu’ils sont enfants. C’est par la suite et lorsque Lily commence à sortir avec James Potter puis l’épouse, que ces mêmes sentiments sont de moins en moins bien considérés et sont rapprochés de l’obsession. L’apogée survient après la mort de Lily et dans le fait que Rogue, ne s’en remettant jamais, poursuit tout le reste de sa vie à protéger la vie de Harry Potter, non pas par bonté de sa part mais parce qu’il est rongé par la culpabilité. Pour être très claire dès maintenant, je trouve l’ensemble de ce raisonnement complètement absurde et je vais m’efforcer de t’expliquer pourquoi.

Rogue always patronus fan art
© Art by odduckoasis

Visions et définitions de l'amour.
Si les sentiments de Severus ne semblent pas poser de problèmes lorsque lui et Lily sont encore jeunes, cette tolérance paraît disparaître lorsque Lily tombe amoureuse de James. J’imagine que cette disparition vient du fait que, dans ces circonstances, le comportement socialement acceptable attendu de la part de Rogue est d’oublier son amour pour Lily et de passer à autre chose. Ce qui est absurde, autant pour la manière dont je vois les choses que pour les définitions du dictionnaire Le Petit Robert, toujours dans son édition très moderne de 1987 :

« AMOUR, nom masculin.
1. Disposition à vouloir le bien d'un autre que soi et à se dévouer à lui.
2. Affection entre les membres d'une famille.
3. Inclination envers une personne, le plus souvent à caractère passionnel, fondée sur l'instinct sexuel mais entrainant des comportements variés.
4. Relations sexuelles.
5. Personne aimée.
6. Personnification mythologique de l'amour. »


Il est intéressant de noter qu’aucune définition de l’amour, en dehors de la définition de l’amour familial qui reste discutable, n’implique ou ne suggère une quelconque notion de réciprocité des sentiments. Pour comprendre ceux de Severus Rogue, il est pertinent de distinguer les sentiments qu’il ressent pour Lily de la relation qu’il entretient avec elle. En effet, lorsqu’il y a réciprocité des sentiments, ces deux notions distinctes se confondent souvent. Dans le cas de Lily cependant, comme il n’y a aucun indice permettant de vérifier la nature de ses sentiments pour Rogue (sa relation avec James n’est suffisante que pour celles et ceux qui considèrent qu’il n’est pas possible d’aimer plusieurs personnes en même temps), sentiments et relation sont à considérer différemment. Les sentiments de Rogue reposent entièrement sur sa dévotion pour Lily, sa fidélité envers elle et son désir de protection de sa vie, plutôt que de ses intérêts. Il serait naïf de penser que Rogue cherche à éloigner Lily de James parce qu’il pense qu’il n’est pas assez bien pour elle (même s’il le pense effectivement), là où il ne faut voir que de la simple jalousie. Que son amour ne dépende pas de la réciprocité des sentiments de Lily ne fait pas de lui un obsessionnel mais montre surtout que ses sentiments sont désintéressés : il ne l’aime pas parce qu’il a quelque chose à y gagner (de l’affection en retour, de la compagnie, etc.) mais pour la personne qu’elle est. Au contraire, après le mariage de Lily avec James, l’aimer de lui apporte rien sinon de la souffrance. Qu’il n’ait pourtant jamais cessé de le faire prouve au mieux qu’il n’en a jamais eu envie, au pire qu’il en a toujours été incapable. Rien dans les preuves dont on dispose ne montre que son comportement ait pu être, à un quelconque moment, obsessionnel (et donc répréhensible) envers Lily. Il semblerait même qu’ils n’aient plus été en contact après les noces des Potter. 
Le reproche légitime qu’on peut en revanche lui faire, c’est d’avoir tenté de sacrifier la vie de James et Harry auprès de Voldemort pour sauver celle de Lily. Cette action ne s’explique pas par l’amour mais par des sentiments égoïstes. Il se fichait que Lily perde son mari et son enfant, et donc soit malheureuse toute sa vie, s’il pouvait s’éviter de continuer à vivre en sachant qu’elle était morte. À cela trois explications possibles :

1-Rogue estime que perdre son mari et son enfant est un sort préférable à celui de mourir. Peu probable, si on considère l’extrait suivant.

« Il entendit un son horrible, comme la plainte d'un animal blessé. Rogue était affalé dans un fauteuil, le visage entre les mains, et Dumbledore se tenait devant lui, la mine sinistre. Au bout d'un moment, Rogue releva la tête. Depuis qu'il avait quitté le sommet de la colline désolée, il avait l'air d'un homme qui aurait vécu un siècle de misère. (...)
- Je voudrais... Je voudrais, moi, être mort... » - Harry Potter et les Reliques de la Mort (Chapitre 33, « Le Récit du Prince »)

2-Rogue est absolument certain que Voldemort va tuer James et Harry sans négociations possibles. Il juge alors que Lily est la seule personne qu’il soit en mesure de sauver et que demander sa grâce en échange de la vie des deux Potter ne changera pas le résultat. Probable considérant l’intelligence et l’esprit d’analyse de Rogue, discutable si on prend en compte son état de panique face aux conclusions tirées par Voldemort suite à l’écoute d’une partie de la prophétie.

3-Rogue était prêt à n’importe quoi pour sauver l’amour de sa vie. Il aurait été intéressant de savoir quelle stratégie il aurait adoptée s’il avait eu la lucidité et le temps de considérer la situation avec davantage de recul mais on ne peut émettre à ce sujet que des hypothèses. C’est l’explication qui me semble le plus vraisemblable mais, à titre personnel, j’ai choisi de ne pas blâmer un homme qui cède à un accès de folie face à la nouvelle de la condamnation de l’amour de sa vie - parce qu'il est fort probable que ma réaction aurait été similaire à la sienne.

Pour quelles (véritables) raisons Rogue tient-il autant à protéger Harry ? 
On accuse régulièrement Rogue de vouloir préserver la vie de Harry pour des mauvaises raisons : c’est-à-dire, non pas parce qu’il est bon, mais parce qu’il est écrasé par la culpabilité. Même s’il peut paraître un peu tordu de questionner les motivations d’une bonne action et que Rogue est certainement l’un des seuls personnages à bénéficier de ce traitement de faveur, puisqu’on est ici pour couper les cheveux en quatre et disséquer ce qu’il y a à l’intérieur, penchons-nous sur ces dites motivations. 
Est-ce vraiment une mauvaise chose que Rogue agisse par culpabilité ? Depuis la mort de Lily, Rogue a consacré toute sa vie à essayer d’obtenir son pardon, tout en sachant qu’il ne pourrait jamais l’obtenir, par sa propre faute. Aussi fort qu’il aurait pu essayer Rogue et même par amour pour Lily, n’aurait sans doute jamais pu apprécier Harry. Pour dire la vérité, je suis même surprise qu’il ait réussi à se tenir dans la même pièce que lui pendant toutes ses années alors que, chaque fois qu’il posait les yeux sur lui, c’est le visage de celui qui lui avait fait passer les pires moments de son adolescence qu’il voyait, et alors que, chaque fois qu’il posait les yeux sur lui, c’est le regard de la femme qu’il aimait le plus au monde et dont il portait la responsabilité de la mort qu’il voyait. À sa place, j’aurais probablement démissionner à la seconde où ce gamin a posé un orteil dans le château. Mais il a choisi de rester pour poursuivre la mission de Lily : protéger la vie de Harry. Éprouver de la culpabilité, essayer de mieux agir, de compenser ses erreurs, éprouver des remords et chercher le pardon n’est pas ce qui caractérise une mauvaise personne. Dans le monde de Harry Potter, c’est même ce qui différencie le mauvais de celui qui veut emprunter le chemin de la rédemption.

« -N’y a-t-il pas un moyen de reconstituer son âme en rassemblant les morceaux ? demanda Ron.
-Si, répondit Hermione avec un pâle sourire, mais ce serait atrocement douloureux. 

-Pourquoi ? Comment y parvient-on ? interrogea Harry.
-Par le remords, répondit Hermione. Il faut ressentir profondément le mal qu’on a fait. Et il y a un détail annexe. Apparemment, la douleur éprouvée est telle qu’elle peut détruire. » - Harry Potter et Les Reliques de la Mort (Chapitre 6, « La Goule en Pyjama »).

Je trouve que la description ressemble étrangement à la vie de Rogue depuis la mort de Lily et qu’il ne serait pas illogique qu’il ait tenté symboliquement de faire exactement cela : reconstituer son âme. Je crois que ce que les personnes qui critiquent le fait que Harry ait choisi de prénommer son fils Severus n’avaient pas compris ce qu’il avait compris : qu’il était le seul à pouvoir accorder à cet homme ce qu’il avait sacrifié la moitié de sa vie à rechercher, le pardon de Lily à travers le sien.

---

Si tu as des commentaires, des réactions ou des questions à partager, n'hésite surtout pas, je serais ravie de poursuivre le débat !

Les chapitres précédents et suivants sont répertoriés dans l'article d'Introduction & Sommaire au fur et à mesure de leur publication.

---



Lily

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire